mensonge-verite-41dfbS’ils n’en sont pas les producteurs, les réseaux sociaux n’en favorisent pas moins la diffusion des fake news et des thèses complotistes. Ils sont, malgré eux, les instruments de la radicocratie (ou fakecracy pour les amateurs d’anglicismes). En effet, ces médias qui ont le mérite d’être libres et ouverts à tous ne donnent vraiment de la voix qu’à ceux qui font du bruit, ce fameux buzz qui n’est réservé qu’à ceux qui choquent, scandalisent ou étonnent.

Pour exister sur les réseaux, il faut se distinguer, sortir de la masse, émerger de l’océan des internautes. Pour y réussir une performance, il n’y a que deux planches de salut sur lesquelles l’ambitieux se doit de mettre les mains : celle de l’exagération d’une part, du nombre d’autre part. Cette seconde condition devrait condamner les extrêmes : comme les « riches » dans une population donnée, ils sont une minorité, une frange à la marge ; par définition, ils ne peuvent être ce qu’ils sont que parce qu’ils sont plus riches ou extrêmes que tous les autres réunis. Mais, comme les riches sur les marchés financiers, les extrémistes ont le pouvoir de faire nombre sur les réseaux : le militantisme se combine à la technologie pour leur permettre de démultiplier les faux comptes, les faux électeurs et les fausses nouvelles, sachant qu’aucun scrupule ou nulle morale ne les arrête. Une seule provocation bien relayée par les « coquins » et les « robots numériques » suffit à déchaîner les passions et à occuper les plateformes comme d’autres occupent les territoires conquis.

Pour contrer ces assauts de radicalité sociale, la sagesse, la modération, la démonstration, l’argumentation, la réflexion ou le savoir, sont de vaines qualités, du moins à court terme qui est celui qui compte. Ces valeurs, en effet, demandent trop de temps et trop d’efforts pour espérer s’imposer dans le carrousel des polémiques médiatiques. Sur les réseaux sociaux, les activistes les plus radicaux jettent l’intelligence avec l’eau du buzz et sur les murs qui enferment chaque internaute dans sa tour numérique ne survivent que les fils (thread) les plus délirants.  Peu importe, au final, la divinité pourvu que le croyant ait l’ivresse. Dans ce capharnaüm, les soldats du dieu x, y ou z ont beau jeu de répandre leur opium.

Cette logique des réseaux assure pour longtemps le pouvoir des extrémistes. Lesquels parmi tous ceux qui se complaisent dans les religions de l’extrême ? Nul ne peut le dire et c’est là que surgit le principal paradoxe de la radicocratie, une particularité qui la situe à l’opposé des dictatures totalitaires à l’ancienne. Les fausses nouvelles (fake news) ont une courte espérance de vie et leur corpus ne garantit aucune pérennité à qui que ce soit. Une fake de perdue, dix de retrouvées qui ne plaident pas forcément pour la même chapelle, sinon la cathédrale du Mensonge et de l’Ignorance, les deux mamelles de la chaocratie. La caractéristique principale de cette dernière est de n’avoir aucune tête, aucun chef charismatique, aucun programme identifiable sinon celui de la confusion dont nul n’est en mesure de dire qui en tirera le marron du feu. Le marron, de toute façon, sera toujours le citoyen ordinaire. Pas de culte de la personnalité sur la toile de l’écran total où chaque mensonge a droit à son quart d’heure de gloire. Les réseaux sont comme des hydres : une tête de coupée, dix la remplacent aussitôt que le chevalier à la tunique blanche ne parviendra jamais à repousser. Ce qu’il faut craindre avec un tel régime de gouvernance, ce n’est pas la tyrannie du parti, du dictateur ou d’un peuple mais celle de la radicalité elle-même, de l’extrême à l’état pur, de la violence permanente, de l’incivilité posée en manière d’être, de la désocialisation générale, de l’anarchisme dans sa définition la plus vulgaire. La chaocratie est au service de l’ignorance élevée en religion bien plus que d’une caste.

Paradoxe encore du réseau social : il finit par séparer ceux qu’il s’était donné mission de relier ! Et la chaocratie échappe aux hommes, y compris aux concepteurs de réseaux incapables de reconnaître leurs créatures. Elle se sert du réseau sans jamais se mettre au service de l’humain que ce dernier avait vocation à servir. Elle consacre le triomphe de la déshumanisation au profit du verbe pléthorique de la babelisation.  

Les soupçons d’interventions russes ou chinoises dans les scrutins américains ou européens accréditent le phénomène : par le biais des mensonges, des faux militants et de l’espionnage numérisé, ces puissances ont compris tout le mal qu’elles pouvaient tirer des réseaux asociaux. La ruse de l’histoire, c’est que la bête libérée n’est pas contrôlable et que ceux qui profitent des mensonges du jourseront les victimes de ceux qui s’énonceront demain. Comme toujours, les apprentis sorciers ont oublié un détail, en l’occurrence : le fait que l’homme a le génie de se faire toujours plus radical que le plus radical d’entre eux.